- " Ça a l'air sympa, comme ça, vu de
l'extérieur ! "
- " Ouais, la carte est pas mal. Allez, on y rentre ! "
Tout à commencé une paire d'heure avant cet incroyable dialogue,
alors que je décidais d'emmener mon amie dîner à
l'improviste pour fêter la signature imminente du contrat de ma prochaine
mission. Partis un peu au hasard, nous avons atterri rue J-B Clément
à Boulogne devant un splendide resto pompeusement baptisé
" Les merveilles de l'océan ".
Alléchés par la carte et son menu modique tout compris, nous
entrons
Passé la porte à double battants, s'offre à nous une
grande salle totalement vide, à l'exception des tables dressées.
Un cerbère se précipite vers nous, provocant un recul
effrayé de la part de ma charmante compagne. Il faut dire que le
" garçon " est un peu spécial et ressemble
à un croisement entre Robert Dalban pour la tronche et le bulldog de
Titi et Grosminet pour la corpulence et les pattes courtes. Un costard gris
foncé lui détaille les bourrelets et laisse paraître un
bedon de bedeau. Il se met à gueuler comme si on se trouvait à
cent mètres :
- " BONSOIR M'SIEUR-DAME, PUIS-JE PREND' VOT'
VESTIAIRE ? "
Et, d'autorité, limite brutal, il arrache le manteau de la belle alors
qu'un sourire carnassier déchire son visage marbré de profondes
rides et fait ressortir les crevasses véroleuses de ses joues. Il se
débarrasse rapidement de l'objet en le tendant à un autre
personnage que nous n'avions pas encore aperçu, qui officie
derrière le bar en fornica maronnâtre.
J'ai un sursaut car, en jetant un regard distrait à l'individu, je crois
me retrouver dans la chambre mortuaire de Toutankhamon face un la momie du
locataire éternel des lieux. La " personne " (je ne
sais qualifier autrement cette déviance humanoïde) est une sorte de
squelette vêtu d'un chandail qui pendouille lamentablement depuis des
épaules décharnées jusqu'à des hanches pointues,
elles-mêmes pudiquement recouvertes par ce qu'on appelle ordinairement
une jupe plissée violette, mais que le soucis de réalisme
m'oblige à désigner par un plis de jupe.
Surplombant les chétives épaules, comme surgi de nulle part, un
masque mortuaire à la rascar-capac est recouvert d'une épaisse
couche de plâtre à prise rapide et laisse entrevoir, entre deux
lèvres anchoïesques mal recouvertes de vermillon, de fines dents
jaunies, déchaussées et usées par les ans
d'irréparables outrages, à peine fixées sur des gencives
violines, jaspées de tâches beiges. Ce qu'on devrait
considérer comme un sourire radieux à la vue de nouveaux clients
égarés (mais un crâne humain sourit-il vraiment ?),
est encadré de deux touffes filandreuses de crins jaunâsses, assez
proche de l'image que l'on se fait de la queue d'un cheval atteint de la pelade.
Nous n'avons hélas pas le temps de détailler plus avant
l'étrange créature que déjà son affreux acolyte se
précipite sur nous et nous propulse d'un coup d'épaule
autoritaire vers une table en plein centre de la salle (toujours vide de tout
autre clients que nous !) qui possède, de plus, l'énorme
avantage de se trouver en plein passage des serveurs aux bras séculiers
chargés de plats en sauce, juste prêts à
dégouliner
Une première requête auprès du garçon pour changer
de table s'avère d'abord vaine : il s'est enfui comme s'il avait le
feu au prose
pour revenir quelques secondes après, toujours aussi
pressé, avec son beau visage compréhensif et ses bras courtauds
chargés de menus. Seconde demande, et, devant son air ahuri indiquant
une parfaite incompréhension, immédiatement suivie d'une
troisième, en criant cette fois.
Notre demande semble le contrarier, du moins chambouler tous ses plans, car il
n'accepte qu'à regrets de nous déplacer à une table
voisine, mais un peu mieux située, et repart l'air chafouin vers sa
momie d'acolyte
pour ressurgir déjà, à peine nos
menus posés devant nos yeux :
- " BON, M'SIEUR-DAME ONT CHOISI ? ALORS QU'EST-CE VOUS PRENDREZ
EN APÉRO ? ET POUR VOUS, CE SERA QUOI COMME
ENTRÉE ? "
Nous, un peu décontenancés :
- " Eh ! bien, nous prendrons volontiers un verre de kir, mais
n'avons pas encore eu le temps de consulter votre admirable
carte ! "
Cerbère :
- " QUOI ? "
Nous : idem ci-dessus. Le type repart dans son coin et nous de nous
entre-regarder en pouffant de rire. Évidemment, l'accalmie est de courte
durée car un événement imprévu survient :
l'entrée de quatre autres et nouveaux clients. Ceux-ci, deux hommes et
leur, semble-t-il (ce n'est plus à cet âge qu'on gaudrioles avec
les bonniches ou les secrétaires, un soir de semaine !), dignes
épouses, sont d'un autre âge, dont l'un très avancé
l'une déjà très blette et les deux autres en instance de
moisissure. Ils portent comme signe de ralliement des cheveux aux reflets
mauves, des tâches brunes aux mains et au visage, et pour les dames, des
colliers et bijoux massifs qui leur font fléchir les épaules.
Bien sur, même manège du garçon-rugbyman qui bouscule son
petit monde et s'empresse de les driver à leur place. La salle pourtant
vaste est toujours, quasiment dirons-nous, vide et, cependant notre hôte,
probablement adepte de la promiscuité métropolitaine et en vue
d'optimiser ses déplacements conduit immanquablement ses nouveaux
clients
à la table mitoyenne à la notre, rassemblant ainsi
ses ouailles, tel le bon pasteur de l'histoire !
S'ensuit un dialogue passionnant entre les nouveau-venus, tous
équipés de la dernière version de l'invention de Monsieur
Sonotone et le cerbère serveur sourd comme un pot, les premiers
s'entre-questionnant avec force de " Comment ? Qu'est-ce qu'il
dit ? Je ne comprends pas ! " et le garçon asseyant
d'autorité les douairières " QUOI ? COMMENT ?
J'VOUS EN PRILLE , PRENEZ PLACE "
Et illico, le voici qui rapplique à notre table, l'air
excédé :
- " V'S'AVEZ CHOISI, M'SIEUR-DAME ? "
A bout d'arguments, nous réussissons à passer commande, en
dépit d'un :
- " DÉSOLÉ, AUJOURD'HUI, NOUS N'AVONS, EN PLAT
PRINCIPAL, PLUS QUE DU BAR, DE LA LOTTE ET DE LA DAURADE "
Je :
- " Allons-y pour la daurade, mais en entrée je voudrais du
mondant au rouget "
Lui, tout naturellement :
- " AH ! BEN, Y'A PU DE ROUGET NON-PLUS. PRENEZ DONC LES
ESCARGOTS : ILS SONT TRÈS BONS
"
Constatant qu'une fillette de pinard est prévue avec le menu, je cherche
dans la carte des vins duquel il s'agit, bavant d'avance à l'idée
d'un petit sancerre, et l'interroge sur le sujet pour entendre, ignorant
délibérément toute possibilité de choix alternatif
au picrate visiblement prévu pour être servi dans ce cas de
figure, d'un ton définitif :
- " L'EST COMPRIS DANS L'MENU. VOUS VOULEZ ROUGE, ROSÉ OU
BLANC ? "
Sur quoi, nous optons pour le " blanc ", espérant
qu'il reste du Rennie dans l'armoire à pharmacie pour calmer les
brûlures d'estomac plus que prévisibles à court terme.
Pendant ce temps, à la table voisine, les anciens discutent
âprement " du bon temps d'avant guerre " et que
" c'est vraiment plus une vie maintenant " et que
" même après guerre c'était pas si pire
comparé à aujourd'hui ". Ce à quoi j'ai bien
envie de répliquer qu'après guerre, ils devaient pas s'enfiler du
gigot de lotte aux morilles au resto tous les jours.
Le moment devient réellement merveilleux lorsque le larbin radine pour
prendre la commande du sonotone's band. S'ensuit une avalanche de quiproquos,
de malentendus, de choix aberrants, parsemés des
inévitables :
- " DÉSOLÉ, AUJOURD'HUI, NOUS N'AVONS, EN PLAT
PRINCIPAL, PLUS QUE DU BAR, DE LA LOTTE ET DE LA DAURADE "
Et :
- " AH ! BEN, Y'A PU DE ROUGET NON-PLUS. PRENEZ DONC LES
ESCARGOTS : ILS SONT TRÈS BONS
"
ou encore :
- " Comment ? Qu'est-ce qu'il dit, des araignées ?
J'comprends pas ! "
et pour finir, le stentor révèle enfin les raisons de ses
hurlements :
- " 'SCUSEZ-MOI, M'SIEURS-DAMES, MAIS VOUS POURRIEZ PARLER PLUS FORT,
J'AI UN PEU DE MAL À ENTENDRE, J'AI UNE OTITE DANS CHAQUE
OREILLE
"
De sorte que finalement, dans une salle aussi peu nantie en convives,
l'ambiance devient comparable à celle d'une gargote de la fête de
l'huma installée près des enceintes du concert.
Le service ira très vite, à croire que le cerbère et sa
momie guettent, car la dernière bouchée ayant pris place sur la
fourchette semble systématiquement marquer le signal d'une ruée
du petit personnel pour nous retirer des mains l'assiette, le verre
d'apéro encore à moitié plein, ou encore la fourche
à escargot. A ce rythme soutenu, le dîner est
expédié en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, finissant
en apothéose par la momie nous apportant le dessert avec son plus beau
sourire édenté, glissant sur le carrelage telle un pâle
fantôme et déplaçant tellement peu d'air que nous en
présentons l'arrivée par la seule odeur, persistante, du
chloroforme.
Nous repartirons peu après comme nous sommes arrivés,
pressés par le cerbère acariâtre, qui nous bousculera sans
ménagement trop heureux de nous faire franchir la porte de sortie de son
honorable établissement !
Que dire au final de cette déroutante expérience, sinon qu'elle
vaut réellement le coup d'être vécue par les sensations
exotiques que procurent les personnages rencontrés. Ensuite,
côté bouffe, on peut dire que c'est honnête, sans pour
autant que ce soit haut de gamme, mais soyons justes, le prix est
adéquat et couvre largement le spectacle !
Ensuite, disons que l'on à la persistante impression d'être dans
l'un de ces restos de province un dimanche, fréquenté par
quelques familles bourgeoises locales endimanchées, aux cols de chemise
étroits et colliers de perles de pacotille.
Bonne pioche donc que ces merveilles de l'océan, et ce matin, ô
surprise, aucune trace d'aigreur d'estomac, de ballonnement et autres
désagréments qui accompagnent généralement les
repas riches et nocturnes !
RVCritiqueCulinaire

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